Une journée à Champagne Reef
Ce matin, je vais visiter un lieu au nom magique, situé à une quinzaine de kilomètres Roseau, principale ville de l’île de la Dominique dans les Caraïbes : Champagne Reef !
Pour ce faire, je me rends à un petit terminal de bus non officiel, mais autorisé, proche d’un des marchés de la plus grande ville de l’île, où les chauffeurs de bus attendent, en fumant et en discutant. Bien entendu, aucune destination n’est écrite sur les vans colorés qui servent de bus. J’ai de la chance, le deuxième à qui je demande, accepte de m’emmener pour la modique somme de cinq EC Dollars ( Dollars caraïbéens) soit 1,20 €. Mais à ce prix-là, le bus ne part que quand il est plein. Un petit coup d’œil à l’intérieur du van, me fait découvrir cinq places encore libres…
Le conducteur récupère sa monnaie et va rejoindre ses collègues, ne prêtant aucune attention aux passagers de son minibus.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que les clients sont hétéroclites. Beaucoup de femmes avec des cabas rentrant du marché et quelques hommes discutant avec passion de la pluie et du beau temps. Dehors, la vingtaine de chauffeurs est lancée dans des discussions interminables à grand renfort de moulinets de bras et d’interpellations diverses. Certains ont même le petit joint aux lèvres, car ici, je ne sais pas si c’est légal, mais c’est de tradition. La plupart sont jeunes, et portent des rastas, ou des bonnets de laine noirs avec des bandes jaune et verte. Les autres sont sans âge, et tout aussi dépenaillés que leurs confrères. Le seul point commun, ils sont tous habillés avec des chemises, pulls, tee-shirts, et shorts assez colorés.
Au bout d’une petite demi-heure d’attente, nous partons enfin vers l’aventure. Car c’est une véritable épopée que de prendre les transports en commun sur cette île…
Les bus sont des vans customisés, de toutes marques, de toutes formes et de toutes couleurs. Le visage du Christ ou de Dieu est peint sur plus de la moitié d’entre eux, toujours de couleurs vives avec des croix, des crucifix, ou autres chapelets qui pendent du rétroviseur. Les routes et les rues sont très étroites et les autocars sont trop grands pour y rouler en toute sécurité. Alors, ce sont ces petits vans, Toyota, Volkswagen, Ford ou Isuzu qui sont aménagés pour le transport, partout dans ce petit territoire. La déco intérieure vaut le coup d’oeil, avec les banquettes, souvent recouvertes de peaux de panthères, ou autres, du moment qu’elles sont criardes et pourvues de grands poils.
On peut apercevoir ces minibus dans les endroits les plus insolites de l’île, au milieu de la forêt, après des courbes, devant un petit ensemble de maisons, ou encore à un carrefour non indiqué. Il faut être prudent, car ces véhicules sont arrêtés, généralement au beau milieu de la route… Ils attendent quelqu’un, ou déposent une mamie avec ses sacs bien remplis…
Notre van est enfin complet, et nous sommes 15 personnes entassées tant bien que mal derrière le chauffeur. Les fenêtres sont grandes ouvertes et la musique de la radio est à son volume maximal. Le niveau sonore du bus étant digne de celui des meilleures boîtes de nuit de la région, les passagers embarqués ne parlent pas, mais vocifèrent de plus belle pour tenter de se faire comprendre. C’est un mélange d’anglais et de créole local… Autant dire, quelque chose d’incompréhensible pour les non-initiés. Parmi toutes ces sonorités étranges, n’oublions pas le moteur qui hurle sa désapprobation à chaque accélération ou lors d’un changement de vitesse, le Klaxon qui est de rigueur à tout moment, et les invectives du chauffeur à l’égard des voitures qui ne sont pas bien garées ou qui ne roulent pas assez vite. Apparemment, les piétons font également l’objet de critiques, mais ce n’est pas clair de comprendre si c’est pour les louanger ou les blâmer, compte tenu du ton toujours agressif employé.
Le plus surprenant, c’est que ce moyen de transport est un des plus sûrs et des moins chers de l’île. On peut s’aventurer d’un bout à l’autre de « Dominica », tout ça pour seulement 5 EC$. Les arrêts se font à la demande, n’importe où et surtout n’importe quand. Les jeunes se faufilent, mais les papys et les mamies, souvent édentés, montent ou descendent en dérangeant tout le monde…
Il est habituel que, dans ce genre de situation, ce ne soient pas les personnes assises à l’avant du bus qui descendent en premier, mais celles qui se trouvent au fond, avec des paniers en osier ou des sacs remplis de provisions ou d’autres objets divers et éclectiques (poulets, canards, bassines, bouteilles…).
Je suis assis du côté gauche, contre la porte coulissante sur un strapontin, et je dois sortir du véhicule, à chaque arrêt, sans oublier en remontant de donner le signal du départ, une fois la porte bien fermée. Notre magnifique petit bus, bleu nuit, avec sa voie lactée peinte sur le toit et les portières reprend sa route, avec la même énergie…
Avant d’aller plus loin, un petit point sur la circulation de cette île magnifique s’impose. Ici, il faut rouler à gauche, sur des ruelles défoncées, des rues étroites, parfois même pas goudronnées. Les nids de poule sont légion et les chauffeurs les évitent à grands coups de volant en faisant des embardées brusques vers la droite ou vers la gauche, sans prendre la peine de ralentir, pour si peu. Les voitures doublent partout, sans aucun respect pour la signalisation routière, lignes continues, virages ou ronds-points, par la droite, par la gauche… Les feux tricolores sont respectés une fois sur trois, et les stops, de l’avis de tous, ne servent strictement à rien !
Pourtant, au final, les habitants de “Dominica” ont une perception de la route relativement cool et surtout sans aucune inquiétude. Ils ont bien raison, car finalement ça klaxonne, ça s’invective, ça crie un peu fort, mais tout se passe bien. Lorsque deux bus doivent se croiser dans un endroit un peu serré, ils ne ralentissent pas, et s’écartent en utilisant bas-côtés ou trottoirs… Il n’est pas rare de voir les piétons décamper rapidement, à la vue de deux vans allant se croiser. Même les petits vieux utilisent leurs cannes en appuis pour s’échapper à temps, sans oublier de la brandir en direction du bus, une fois celui-ci passé… Seuls les chiens ou les chats font les frais de cette façon de faire, ne sentant pas le danger arriver…
Il ne faut pas oublier, le niveau sonore de la rue qui fait, lui aussi, partie du décorum. Les moteurs sont bruyants, surtout ceux des camions ou camionnettes de travail, les ambulances et les pompiers. Étonnement, les vans sont très silencieux… Tous les deux roues sont trafiqués afin d’avoir au minimum un niveau sonore de 150 dB. Et pour en rajouter un peu, les motards roulent sans casque, en donnant sans cesse, de petits coups d’accélérateurs… Vroumm, vroummm, vroummm, vroumm. Y compris en ligne droite, histoire de faire un maximum de bruit. Reste à rajouter les sirènes hurlantes des ambulances, et les alarmes aigües des voitures de police ou des pompiers, perdues au milieu des autoradios et des vociférations permanentes des habitants de Roseau…
C’est le quotidien, d’une petite ville du Commonwealth, écrasée par la chaleur. La température élevée (minimum 30°) fait ressortir les odeurs, diverses et variées. Les carburants de mauvaise qualité, mélangés à de l’huile de moteur, surpassent tout. Le Diesel laisse derrière lui une fragrance plus que désagréable… Tous ces parfums subtils d’hydrocarbures sont mêlés aux senteurs de la rue… Les effluves culinaires, qui varient en intensité selon les heures de la journée, émanent des marchands ambulants qui encombrent les zones publiques ou les bas-côtés des routes. Les fumées âcres des barbecues ou des braseros agressent en permanence les narines délicates. La chaleur fait aussi ressortir les odeurs de certains fruits tropicaux, des ordures qui jonchent les caniveaux ou encore de la sueur collée à chaque passant.
Partout, sur l’île « Dominica », les gens jettent systématiquement tout objet hors d’usage, et les bords des routes sont jonchés de monticules de vieilleries abandonnées ainsi que de nombreuses carcasses de voitures. Accidentées, brûlées, abandonnées, ou parfois complètement désossées avant d’être envahies d’herbes folles… Il y a des tonnes d’épaves sur le bord des routes, des réfrigérateurs, des fours, des chaises, des sommiers ou des meubles divers et variés. Tout sera ramassé un jour. En attendant, les huiles et divers liquides de refroidissement finissent dans la nature, qui est, je vous le rappelle, juste magnifique… Il y a encore du chemin à faire pour changer les mentalités…
Revenons à Champagne Reef. Finalement, comme on dit parfois, le Bon Dieu était avec nous, et nous sommes arrivés à destination sains et saufs. Bon, j’avoue, j’ai quelques fois fermé les yeux et crû à d’autres reprises que nous allions embarquer un réverbère ou un simple poteau avec nous pour finir le voyage. Il est surprenant de constater comment un simple voyage peut renforcer la dévotion et faire resurgir soudainement des prières apprises dans l’enfance, que l’on croyait avoir oubliées.
Au bout du compte, le minibus s’est arrêté en plein virage, dans une côte, et le chauffeur, toujours sur ce ton sympathique, m’a dit que j’étais arrivé. Il m’a aussi expliqué qu’au retour, je devais attendre, toujours dans le même virage, pas avant, ni après, mais de l’autre côté de la route. À peine la porte coulissante refermée, je suis envahi par le gros nuage noir qui s’échappe du pot d’échappement, lors du démarrage.
Quel calme tout à coup !
Je descends les escaliers en bois qui m’amènent au bord de l’eau, dans un endroit relativement bien ombragé. Dès le bas des marches, une jeune femme se précipite sur moi et me demande de payer le droit d’entrée dans les lieux.
Le coin est vraiment sympa, avec une belle plage de galets, située dans une grande anse, avec rochers dans l’eau et palmiers sur la plage. Il y a beaucoup d’ombre et très peu de gens dans l’eau. Normal c’est 10:00 AM.
Dans un coin, un peu au-dessus, une petite boutique vend des chips, des barres chocolatées et des bouteilles de soda ou de “Ice Water”. Bien entendu, au milieu des souvenirs, porte-clés, tee-shirts, casquettes et magnet’s, il y a masques, palmes et tubas. En vente et en location…
Une fois équipé, la vieille dame qui tient boutique me conseille de voir où vont les groupes de touristes et de me rapprocher d’eux. Pour le moment, il n’y a presque personne. “Ne vous inquiétez pas, ils ne vont pas tarder.”
En attendant, je m’installe à l’ombre, car le ciel est bleu et, dans une heure, la température sera encore plus élevée et hors de question de rester en plein soleil. Pour le moment, il fait encore bon, et le thermomètre ne dépasse pas les 32°. Le premier groupe arrive… Une bonne vingtaine de personnes, dirigées par un guide expérimenté, sont sur place. Une fois tout le monde à l’eau, 28 °, le groupe se dirige entre deux gros rochers et ne bouge plus. Je vois les gens flotter dans l’eau, muni de leurs masques et tubas jaunes, admirant le fond de l’eau. Tout ce petit monde passe un bon quart d’heure sur le site et ressort en courant se sécher sur la plage avant de repartir, toujours en courant…
Une fois les lieux désertés, je vais voir. Au fond de l’océan, sous le plancher de la baie de la Soufrière, qui est en réalité le cratère d’un ancien volcan, se trouve une source thermale, de laquelle s’échappe une multitude de petites bulles d’air chaud. Le lieu est unique et des chercheurs du monde entier viennent étudier ce phénomène.
Ce sont donc une myriade de minces rideaux de mini bulles chaudes qui surgissent du fond sablonneux à une profondeur de 3 ou 4 mètres, s’élevant ensuite en une colonne droite à travers l’eau cristalline. C’est drôle et amusant, on peut se positionner au-dessus des fuites et le dessous de notre corps est alors envahi par ces milliers de bulles chaudes. Je n’irais pas jusqu’à dire que l’on a la sensation de prendre un bain dans une baignoire de champagne, mais le phénomène géologique et volcanique est très amusant.
C’est assez captivant et je passe un bon moment, seul dans l’eau à jouer et à photographier ces petites bulles. Dès qu’un autre groupe arrive, je sors de l’eau. Je vais y retourner plusieurs fois, avant de partir, tellement c’est extraordinaire.
Après tous ces bains, je rentre vers l’appartement, en reprenant les minis bus. Même trajet dans l’autre sens et mêmes types de péripéties, toujours aussi étonnantes.
Si, un jour, vous allez visiter cette île enchanteresse, n’oubliez pas de demander à aller nager à Champagne Reef, ce lieu enchanteur et inoubliable à transformé une anomalie de la nature en distraction originale. Sans aucun danger, il faut juste savoir nager, c’est surprenant et très amusant !
Dernière anecdote, en rentrant à mon appartement, coupure de courant vers 6:00PM qui ne pose aucun problème aux joueurs de foot qui s’entrainent sur le terrain à coté de chez moi. Les footballeurs continuent dans le noir en allumant des phares de vieilles voitures sur le pourtour du terrain… Images fantasmagoriques et irréelles…
Cette île est vraiment étonnante… Le courant revient au petit matin !
