Claude Henrichon : L’Art du verre fusionné…
Nous sommes dans le centre-ville de Châteauguay, au bord de la rivière de Châteauguay, encore transformée en immense patinoire à ciel ouvert en ce début mars. Température extérieure : 15 °C ; ressenti : -23 °C.
La petite ville est située à environ une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Montréal, dans “la belle province” du Québec, dont on peut apercevoir, depuis l’île St Bernard, la silhouette très reconnaissable. Le Mont-Royal, cerné par les buildings, est bien visible dans la lumière figée, glacée et translucide, tout là-bas à l’autre bout du Saint-Laurent. Contraste étonnant : sur cette petite île, on propose « le refuge faunique Marguerite-d’Youville », véritable havre de paix pour la faune et la flore locales. Ici tout respire le calme, la douceur de vivre, en étant à la fois très proche et très éloigné de l’immense métropole, pleine de vie, Québécoise.
C’est dans ce lieu idyllique, quoiqu’un peu frais, qu’habite Claude Henrichon et sa compagne Aline. L’artiste travaille le verre fusionné, en pratiquant la technique du “Fusing”, comme on le dit en bon français…
Cet Art particulier, consiste à assembler plusieurs morceaux de verres colorés et superposés pour qu’ils puissent ne former qu’une seule pièce homogène, grâce à une cuisson très précise dans un four dédié.
En fin de compte, le rendu est un tableau, très coloré, tout en transparence. Il est possible de l’accrocher au mur, de l’incruster dans une porte pour réaliser une belle pièce, non pas comme un vitrail classique, mais d’une seule et unique pièce de verre des plus originale…
La matière première, c’est du verre qui se vend “au pied carré”. En France, vous, vous parlez en mètres carrés. La seule différence avec le verre qui sert à fabriquer des vitraux, c’est l’indice d’expansion à température, le coefficient de dilatation thermique qui fait que lorsque la matière refroidit, cela évite les chocs thermiques et donc les fêlures ou la casse. Je travaille avec du verre à coefficient 96 que je trouve en boutique ou sur internet.
Et il y a une très large palette de couleurs et une variété de matériaux transparents, semi-opaques, jaunes, bleus, rouges, noirs et blancs.
Pour créer une œuvre, il faut appliquer sur une plaque de verre translucide qui servira de support, telle une toile pour une peinture, d’autres pièces de couleurs, découpées et taillées selon les besoins. Il s’agit de procéder de la même manière qu’avec un dessin en trois dimensions, en superposant des feuilles de papier de différentes teintes…
Aujourd’hui, les férus d’informatiques travaillent de cette manière sur les logiciels photo en superposant, de la même façon, de nombreux filtres en fonction des effets souhaités. En exagérant, c’est un peu Photoshop, en 3D, avec une manipulation beaucoup plus minutieuse…
Pour préparer une pièce, il faut d’abord dessiner le projet pour la visualiser dans son ensemble. Puis bien repérer les différentes couleurs, les transparences, les dégradés, car à chaque nuance, il faut un bout de matière différente. Pas besoin de pinceaux ou de crayons… Il faut reconstituer l’œuvre, étape par étape, couche par couche en réalisant un immense puzzle tout en verticalité.
Pour couper, j’ai des outils divers, notamment cette sorte de pince avec une pointe au Carbure pour éviter la casse lorsqu’il faut faire des arrondis ou des angles droits. J’utilise aussi des petites scies à ruban, et des règles à pointes-de-diamant plus complexes pour pouvoir parer à toutes les situations.
J’utilise aussi du sable et de la poudre de verre pour faire des effets d’ombrage et donner du relief. En ce qui concerne le verre pilé, j’ai le choix entre l’acheter ou utiliser des retailles que je broie moi-même. En combinant ces morceaux de verre hétéroclites, je crée des teintes étranges qui me séduisent. En vérité, la réussite nécessite de nombreux essais. L’expérience est cruciale pour espérer dompter, ne serait-ce qu’un peu, l’objet en question. Comme je suis très curieux de nature, je tente mes propres expériences, et une fois les bons résultats obtenus, je note les procédés. J’avance de cette façon et j’aime bien quand j’arrive à reproduire une incidence sur un ombrage ou autre. Mais c’est sûr, il faut pratiquer, couper, casser, recasser, fendre, faire chauffer et oser tenter l’originalité.
Une fois, toutes les pièces découpées, il reste à les assembler les unes aux autres. En premier, la grande plaque transparente, qui servira de support et qui deviendra la toile, sur laquelle le Maître va étaler ses couleurs. Avant toute cuisson, des verres colorés sont empilés et coincés selon un plan bien précis. Parfois, Claude doit rajouter une petite noix de gel coiffant, afin de réaliser un point de colle.
Cela brule et disparait sans laisser aucune trace… C’est là aussi, une grande différence avec la façon de construire les vitraux. Dans l’assemblage d’un vitrail, aucun morceau ne doit être abimé ni fendu, sinon, il faut le retailler systématiquement. Là, ce n’est pas utile, car en chauffant, les molécules du verre s’entrelacent et la matière se reconstitue. Je trouve que cela me laisse plus de liberté créative.
Puis, une fois l’œuvre terminée, il n’y a plus qu’à la mettre au four, sans trembler, sinon… Puis c’est l’heure de la cuisson qui se réalise en plusieurs étapes. Entre le chauffage et les différentes phases de refroidissement, l’opération prend au minimum 16 heures. Parfois, pour certaines pièces avec des effets ou autres, il faut plusieurs cuissons. En résumé, l’artiste Claude consacre environ vingt heures à la création d’une œuvre, suivies par un ou plusieurs cycles de cuisson.
Le moment de l’ouverture du four est toujours très émouvant, car c’est à ce moment-là que tu découvres si ton objet est réussi !
Pour créer des formes, il faut faire plusieurs cuissons et utiliser des moules en terre cuite ou en acier inoxydable selon les cas. La première cuisson tourne autour des 1475 ° Fahrenheit (800° Ceslsus). C’est elle qui va révéler l’œuvre sur une seule couche, puis la seconde autour des 1350°F (732°C) pour la thermofusion. Afin de créer un bol ou une assiette décorative, la plaque de verre est déposée sur un moule en forme de bosse pour pouvoir prendre la forme par simple gravité. C’est souvent là que les accidents se produisent, étant donné que c’est là, que peuvent survenir les chocs thermiques qui vont détériorer l’œuvre, et ce, parfois plusieurs mois après sa création…
Claude me montre un portrait réalisé il y a 3 mois qui s’est fendu de part en part, il y a une petite semaine.
Pour le moment, l’artiste cherche à réaliser un visage tout en relief.
En creux, le moulage ne pose pas vraiment de problème, par contre, en bosse, les objets cassent souvent, à cause d’une propriété mécanique du verre.
Mais notre Maître verrier ne s’avoue pas vaincu et fait des recherches constamment sur Internet. Que ce soit sur des forums d’artistes ou des forums techniques, il y a pratiquement tout appris, tel un autodidacte qui ne s’avoue jamais perdant. Il participe aussi, à de nombreuse exposition dans la région de Montréal et rencontre, là encore, d’autres artisans du verre fusionné.
45 Ans en arrière, Claude Henrichon, a commencé par faire des vitraux, de manière classique et traditionnelle… Il connaissait le verre et ses propriétés sur le bout des doigts. Après avoir fait un peu de fusain et de sculpture pour débuter dans le domaine de l’Art, c’est le jeu de lumière et la transparence du matériau qui lui plait. Dans l’art de la mosaïque, on trouve également du verre, mais il est opaque plutôt que transparent.
Puis, en 2007, il découvre une boutique qui propose un séminaire sur la fusion du verre, pour 5 $. Toujours curieux et avide de nouvelles expériences, il s’inscrit, histoire de découvrir une nouvelle façon de travailler cette matière qu’il connaît bien.
Le jour prévu, Claude réalise sa petite pièce qui va nécessiter 16 heures de cuisson. De retour le lendemain, pour récupérer l’objet fini, il est ressorti avec un four…
Sa décision est prise et c’est vraiment cette façon de préparer le verre qui lui convient. Il trouve qu’il y a beaucoup moins de contraintes et aime le rendu final. Dans sa tête, il entrevoit déjà ce que cette nouvelle méthode pourrait apporter à sa vision artistique. Contrairement aux vitraux, aucune séparation entre les couleurs, et le rendu ressemble vraiment à un tableau exécuté en peinture. Toutes les teintes sont fusionnées entre elles et le final donne un objet empreint d’une grande douceur.Il est possible de réaliser des touches de couleurs, comme pourrait le faire un pinceau, incrustées dans la matière verre. Pour les vitraux, les différents morceaux ne sont pas toujours faciles à découper et cassent souvent. Il faut alors les retailler, toujours en respectant la façon dont la lumière les traverse, etc. De plus, dans l’art du vitrail, l’Artiste voit sa pièce se construire petit à petit, et prendre forme sous ses yeux, au fur et à mesure du temps qui passe…
Avec la fusion, ces contraintes disparaissent… C’est sans limite, il suffit de penser et de créer. Et puis, il y a cette fameuse ouverture du four… Parfois, c’est un désastre, mais c’est souvent magnifique… Toutes ses heures passées à travailler sur un tableau, sans en voir la réalité… Tout est dans la tête… Alors à l‘ouverture, il y a une grande excitation, car à ce moment-là, tout le travail prend tout son sens. Si les étapes techniques ont bien été respectées, alors le résultat est au minimum à la hauteur de ses attentes, parfois bien plus !
Claude réalise des tableaux qui laissent passer la lumière… C’est juste magique. Un simple portrait ou un paysage prend une toute autre dimension après la fusion. Dans l’atelier, des pièces de toute beauté rivalisent avec d’autres qui sont somptueuses. Des tableaux, des assiettes décoratives, des choses figuratives ou abstraites sont posés çà et là. Pour ses oeuvres, il faut aussi prendre en compte un autre sens que la vue : C’est le touché.
Le verre, quand il n’est pas brisé, n’est pas agressif, au contraire, c’est agréable, doux, voir sensuel. Attrapé un simple cendrier en forme de fleur, le porter à ses yeux au travers d’une source lumineuse, devient un objet d’art lorsqu’il est sublimé par deux de nos sens. À ce moment-là, l’essence même de l’Artiste prend tout son sens…
Créer des œuvres d’art originales et surtout uniques, grâce à cette fameuse transparence. Deux objets au départ identiques vont devenir très différents s’ils subissent une cuisson séparée. À cause de l’hygrométrie, de la chaleur de l’atelier, des autres pièces dans le four, de la façon d’être… Toutes les nuances et les dégradés vont le mettre en valeur, tel un tableau de maître exposé aux yeux de tous… “Fantastique et sublime” sont les mots que l’on retrouve le plus souvent sur les pages des livres d’or ouverts à tous, lors de ses expositions.
Claude s’amuse à faire ses propres créations, mais réalise aussi des copies de tableaux ou de portraits célèbres, tels que Luciano Pavarotti, Albert Einstein, René Levesque ou Beethoven… Son rêve est d’arriver à créer un portrait en relief, avec des creux pour les yeux et des bosses pour le nez. Ce travailleur acharné n’a pas encore réussi, mais il finira par trouver une idée et la solution, sans aucun doute, dans un avenir proche.
Il me faut travailler avec des épaisseurs de verre, des couches différentes pour avoir le nez, la bouche, la barbe, les yeux. Utilisez beaucoup de poudre de verre pour créer des effets d’ombre et des mélanges de matériaux. Cela implique beaucoup d’essais, de casse, d’espoirs et de déceptions. Il faut savoir jouer avec ça aussi. Mais je dirais que j’ai le goût de faire un vrai visage. Un visage en relief où il est possible de passer la main et de ressentir les traits et la forme du visage. Pas un tableau à plat, mais plutôt une sorte de masque. Lors de tentatives, j’ai déjà réussi à faire un visage en creux, c’est-à-dire le nez, les lèvres et le menton sont en creux, donc à l’envers, mais ils n’ont pas cassé. C’est une première étape et je continue d’essayer et de chercher… Il faut garder son but ultime en tête, y penser souvent, essayer, rater, refaire, réussir… le verre à l’avantage d’être un matériau recyclable à l’infini.
L’idée d’arriver à créer un portrait qui pourrait être lu par des personnes mal ou non voyantes est un challenge pour Claude Henrichon.
Quelques jours après notre rencontre, Claude a exposé dans une célèbre Galerie d’Art, à Longueuil, dans le sud de Montréal, tout proche du pont Jacques Cartier… Là, dans ce lieu très prisé des Québécois, plusieurs Artistes venus d’horizons divers exposent leurs œuvres en même temps. Pour Claude, ce fut un instant crucial, car le galériste a été captivé par sa création, décidant de la mettre en évidence dans sa boutique.
Même si je ne fais pas cela pour vendre, c’est toujours agréable de savoir que les idées plaisent et que des inconnus achètent des objets sortis des méandres de mon petit cerveau… C’est une question de ressenti. Le processus créatif éveille des émotions et de la passion. Les visiteurs, quant à eux, ressentent une joie profonde en emportant un petit morceau de verre avec eux. Cela parle à leur vécu, à leur histoire, à leur vie et c’est vraiment un partage émotionnel commun qui me permet d’avancer…
Gageons que cette exposition sera de bon augure et que Claude vendra ses œuvres, toutes plus belles les unes que les autres. Ce Québécois est un homme comblé par son art, et se donne à 100% pour trouver et chercher le meilleur pour le plaisir des yeux, pour les bienfaits du cœur. Il nous propose sa propre vision des choses sur la transparence, et nous fait découvrir qu’à travers la lumière, la matière inerte est capable de nous procurer émotions et sensations hors du commun. Claude Henrichon et sa clairvoyance nous offrent un regard bienveillant qui va bien au-delà du matériel pour nous sublimer dans le spirituel. Chacun voit ce qu’il souhaite voir et découvre ce qu’il a envie de découvrir…
C’est, en quelque sorte, ce processus complexe qui pourrait donner un sens à sa vie. Ses objets, qui semblent être tirés de la réalité, possèdent une clarté nous permettant de contempler un monde subtil à travers un kaléidoscope. Ce monde se dévoile progressivement sous l’éclat des merveilleuses lueurs qui entourent Châteauguay et ses cours d’eau glacés, ainsi que son petit îlot et ses cieux chargés de myriades de teintes de gris. Un petit objet en verre fusionné nous démontre la limpidité des sublimes paysages québécois qui nous percute en plein cœur. C’est comme observer la vie, via un morceau de glace, omniprésente au Québec en cette époque de l’année… La transparence, nous permettra donc de découvrir tout un monde caché, constitué de petites bulles, de poussières ou d’autres petits organismes coincés à l‘intérieur. Mettre en exergue ce qui ne se voit pas forcément dès la première lecture de l’œuvre, c’est ce qu’a entrepris cet homme, extrêmement généreux, aimant la vie plus que tout. Offrir à tout un chacun une deuxième lecture n’est pas un objectif facile, mais, avec Aline, son épouse, ils partagent les joies d’une existence simple, s’inspirant des vicissitudes vécues pour mieux les exorciser sous forme d’œuvres d’art. Le Québec, magnifique province du Canada, sert d’écrin à cette belle inspiration et à la créativité de cet artiste talentueux. Les paysages, les couleurs, le climat et le tempérament de ces habitants ont forgé l’âme de l’artiste…
Alors, osez partir à la rencontre de Claude Hénrichon dans son atelier de Châteauguay, pour découvrir son univers artistique, car c’est une expérience existentielle, dont on ne peut revenir indemne…
Merci à toi, Claude !
Philippe Vignon
© unsensamavie.fr / Septembre 2026









